Les vivants et les morts - Anna de NOAILLES

1 - Les passions.

Tu vis, je bois l'azur...

Tu vis, je bois l'azur qu'épanche ton visage,
Ton rire me nourrit comme d'un blé plus fin,
Je ne sais pas le jour, où, moins sûr et moins sage,
Tu me feras mourir de faim.

Solitaire, nomade et toujours étonnée,
Je n'ai pas d'avenir et je n'ai pas de toit,
J'ai peur de la maison, de l'heure et de l'année
Où je devrai souffrir de toi.

Même quand je te vois dans l'air qui m'environne,
Quand tu sembles meilleur que mon coeur ne rêva,
Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne,
Car rien qu'en vivant tu t'en vas.

Tu t'en vas, et je suis comme ces chiens farouches
Qui, le front sur le sable où luit un soleil blanc,
Cherchent à retenir dans leur errante bouche
L'ombre d'un papillon volant.

Tu t'en vas, cher navire, et la mer qui te berce
Te vante de lointains et plus brûlants transports.
Pourtant, la cargaison du monde se déverse
Dans mon vaste et tranquille port.

Ne bouge plus, ton souffle impatient, tes gestes
Ressemblent à la source écartant les roseaux.
Tout est aride et nu hors de mon âme, reste
Dans l'ouragan de mon repos!

Quel voyage vaudrait ce que mes yeux t'apprennent,
Quand mes regards joyeux font jaillir dans les tiens
Les soirs de Galata, les forêts des Ardennes,
Les lotus des fleuves indiens?

Hélas! quand ton élan, quand ton départ m'oppresse,
Quand je ne peux t'avoir dans l'espace où tu cours,
Je songe à la terrible et funèbre paresse
Qui viendra t'engourdir un jour.

Toi si gai, si content, si rapide et si brave,
Qui règnes sur l'espoir ainsi qu'un conquérant,
Tu rejoindras aussi ce grand peuple d'esclaves
Qui gît, muet et tolérant.

Je le vois comme un point délicat et solide
Par delà les instants, les horizons, les eaux,
Isolé, fascinant comme les Pyramides,
Ton étroit et fixe tombeau;

Et je regarde avec une affreuse tristesse,
Au bout d'un avenir que je ne verrai pas,
Ce mur qui te résiste et ce lieu où tu cesses,
Ce lit où s'arrêtent tes pas!

Tu seras mort, ainsi que David, qu'Alexandre,
Mort comme le Thébain lançant ses javelots,
Comme ce danseur grec dont j'ai pesé la cendre
Dans un musée, au bord des flots.

-J'ai vu sous le soleil d'un antique rivage
Qui subit la chaleur comme un céleste affront,
Des squelettes légers au fond des sarcophages,
Et j'ai touché leurs faibles fronts.

Et je savais que moi, qui contemplais ces restes,
J'étais déjà ce mort, mais encor palpitant,
Car de ces ossements à mon corps tendre et preste
Il faut le cours d'un peu de temps...

Je l'accepte pour moi ce sort si noir, si rude,
Je veux être ces yeux que l'infini creusait;
Mais, palmier de ma joie et de ma solitude,
Vous avec qui je me taisais,

Vous à qui j'ai donné, sans même vous le dire,
Comme un prince remet son épée au vainqueur,
La grâce de régner sur le mystique empire
Où, comme un Nil, s'épand mon coeur,

Vous en qui, flot mouvant, j'ai brisé tout ensemble,
Mes rêves, mes défauts, ma peine et ma gaîté,
Comme un palais debout qui se défait et tremble
Au miroir d'un lac agité,

Faut-il que vous aussi, le Destin vous enrôle
Dans cette armée en proie aux livides torpeurs,
Et que, réduit, le cou rentré dans les épaules,
Vous ayez l'aspect de la peur?

Que plus froid que le froid, sans regard, sans oreille,
Germe qui se rendort dans l'oeuf universel,
Vous soyez cette cire âcre, dont les abeilles
Ecartent leur vol fraternel!

N'est-il pas suffisant que déjà moi je parte,
Que j'aille me mêler aux fantômes hagards,
Moi qui, plus qu'Andromaque et qu'Hélène de Sparte,
Ai vu guerroyer des regards?

Mon enfant, je me hais, je méprise mon âme,
Ce détestable orgueil qu'ont les filles des rois,
Puisque je ne peux pas être un rempart de flamme
Entre la triste mort et toi!

Mais puisque tout survit, que rien de nous ne passe,
Je songe, sous les cieux où la nuit va venir,
A cette éternité du temps et de l'espace
Dont tu ne pourras pas sortir.

-O beauté des printemps, alacrité des neiges,
Rassurantes parois du vase immense et clos
Où, comme de joyeux et fidèles arpèges,
Tout monte et chante sans repos!...

***


Les vivants et les morts - Anna de NOAILLES

  TABLE DES MATIERES

1 - Les passions.

Tu vis, je bois l'azur...
J'ai tant rêvé par vous...
L'Amitié.
Tu t'éloignes, cher être...
J'espère de mourir...
Que m'importe aujourd'hui...
Je dormais, je m'éveille...
On ne peut rien vouloir...
Un jour, on avait tant souffert...
Je me défends de toi...
La Douleur.
Seigneur, pourquoi l'amour...
Le Chant du Printemps.
Je vous avais donné...
O mon ami, souffrez...
Nous n'avions plus besoin de parler.
J'ai vu à ta confuse...
Je marchais près de vous...
Tel l'arbre de corail...
T'aimer. Et quand le jour timide...
Cantique.
Avoir tout accueilli...
La Musique de Chopin.
Tu ressembles à la musique...
Je t'aime et cependant...
En écoutant Schumann.
Qu'ai-je à faire de vous...
Bénissez cette nuit...
Tout semble libéré...
Les soldats sur la route...
La Tempête.
La Nue est radieuse...
La Passion.
Je ne puis pas comprendre...
Tendresse.
Le Monde intérieur.
Je ne me réjouis de rien...
Destin imprévisible.
Comme le temps est court...
Vous emplissez ma vie.
Ainsi les jours ont fui...
Soir sur la terrasse.
O mon ami, sois mon tombeau.
Un abondant amour...
La Musique et la Nuit.
La Constance.

2 - Les climats.

Syracuse.
Les Soirs du Monde.
Dans l'Azur antique.
Palerme s'endormait...
Le Désert des Soirs.
Le Port de Palerme.
Les Soirs de Catane.
A Palerme, au Jardin Tasca...
Agrigente.
L'Auberge d'Agrigente.
L'Enchantement de la Sicile.
L'air brûle, la chaude magie...
Les Journées Romaines.
Musique pour les jardins de Lombardie.
Un Soir à Vérone.
Un Automne à Venise.
Va prier dans Saint-Marc...
La Messe de L'Aurore à Venise.
Nuit Vénitienne.
Cloches Vénitiennes.
Siroco à Venise.
L'Ile des Folles à Venise.
Midi sonne au Clocher de la Tour Sarrasine.
Je n'ai vu qu'un instant...
Ainsi les jours s'en vont...
Le Retour au Lac Léman.
Octobre et son odeur...
Les Rives romanesques.
Au pays de Rousseau.
Un Soir en Flandre.
Bonté de l'Univers que je croyais éteinte...
Automne.
Chaleur des Nuits d'été...
Arles.
La Nuit flotte...
L'Evasion.
Ceux qui n'ont respiré...
Le Ciel bleu du milieu du jour...
La Langueur des voyages.
La Terre.
Rivages contemplés.
Un Soir à Londres.
Le Printemps du Rhin.
Ce Matin clair et vif...
Les Nuits de Baden.
Henri Heine.

3 - Les élévations.

La Prière.
O Monde! Nous passons...
Mon Dieu, je ne sais rien...
La Solitude.
Si vous parliez, Seigneur...
Mon Dieu, je sais qu'il faut...
Comme vous accablez vos préférés...
Je suis fière de tout...
J'ai revu la nature...
On étouffait d'angoisse atroce...
L'Espace nocturne.
Je vis, je pense, et l'ombre...
Je sais que rien n'est plus...
Le Destin du Poète.
Elévation.
En ces jours déchirants...
A Mistral.
Vers écrits sur les Champs de bataille d'Alsace-Lorraine.
Les Mânes de Napoléon.
O Dieu mystérieux...

4 - Les tombeaux.

Les Morts.
Ainsi les jours légers...
L'Abîme.
Hélas, il pleut sur toi...
Puisque j'ai su par toi...
Il paraît que la mort...
Les vivants se sont tus...
Le Souvenir des Morts.
Ton absence est partout...
La nuit rapproche mieux...
Puisqu'il faut que l'on vive...
Je ne veux pas savoir s'il fait clair...
Je respire et tu dors, à présent...
Malgré mes bras tendus...
Puisqu'il faut que la mort...
Je vivais. Mon regard, comme un peuple...


{Editions altifagiennes}